dimanche 6 avril 2014

Chapitre 1 - Journal d'un agoraphobe

Jack

13 Juillet, 15h et des poussières

 
  C'est officiel, je suis définitivement transparent au yeux des gens. Je sais que je ne suis pas digne d'un vif et permanent intérêt, et on a toujours eu tendance à ne pas me porter beaucoup attention. Il est vrai que, depuis tout petit, je cultive le goût de la solitude, passant la plupart de mes récréations à lire plutôt qu'à jouer au ballon. Plus tard, alors que mes camarades testaient sur les filles leur nouvelle assurance due à leurs poussées d'hormones, moi je bouquinais dans les couloirs du lycée. Peut-être suis-je un peu agoraphobe. En tous, j'ai toujours clamé haut et fort enfin pas trop fort pour ne pas me faire remarquer mon envie de rester à l'écart des autres.

  Mais là, je ne comprend pas comment le vendeur de la librairie a pu fermer sa boutique, sans regarder si un potentiel client, moi en l'occurrence, n'était pas caché derrière les étagères pour lire tranquillement. Je ne me suis bien sûr pas manifesté, j'étais trop occupé à compter les victimes de La Peste. Dois-je en vouloir à Camus et à son écriture pour me retrouver cloitrer ici ? J'ai voulu m'assurer qu'il n'y avait aucun moyen de sortir et de retrouver les couloirs éclairés de la galerie marchande. Pas de bol, l'ouverture du rideau métallique se fait grâce à une clef … que je n'ai pas, évidemment. J'ai donc décidé de prendre mon mal en patience. Et j'ai ressorti mon carnet de bord un autre mot pour ne pas dire journal intime pour y relater ma mésaventure.
 
  Étrangement, je ne suis pas du tout affolé par la situation. A la limite intrigué, voire amusé, mais je ne sens aucun élan de panique s'emparer de moi. La perspective de passer la nuit entouré de centaines de livres n'enchanterait personne, mais moi je vais enfin être au calme parmi mes romans. Je ne suis pas vraiment à plaindre, à mon sens.

  Mes parents vont surement s'inquiéter, comme tout bon parent qui se respecte, mais je n'en éprouve qu'une légère inquiétude. Une frayeur de temps en temps ne peut pas leur faire de mal, eux qui vivent dans une vie linéaire et bien ordonnée. Trop ordonnée à mon goût. Mais je passe ma vie plongé dans les romans, je suis mal placé pour critiquer.

  Mon poignet commence à me faire mal, je suis dans une position vraiment inconfortable pour écrire recroquevillé au sol, dans l'angle formé par deux étagères. Je vais me replonger dans la prose de ce cher Camus, puis je consignerai les éventuels évènements marquants.
 
13 Juillet, 18h30
 
  Je parlais d'évènements marquants, et je crois que ce qui vient de se passer peut être qualifié de tel. Une explosion sonore dans un monde de silence, jusqu'alors rythmé par le faible bruit des pages qu'on tourne. Ou plus concrètement, des coups frappés sur le rideau métallique qui ferme la boutique. Cette cacophonie m'a tiré de ma lecture comme un patin sortant de sa boite. Après un moment de perplexité, je me suis approcher de la porte pour pouvoir parler avec la personne qui cognait toujours contre les lattes en fer. J'ai mis un certain temps à parcourir les rayonnages, peu enchanté par la perspective des effusions de joie,convaincu que mes parents s'acharnaient pour pouvoir entrer dans la librairie.

 Je me suis posté devant l'entrée -ou la sortie, cela dépend du point de vue- et je me suis penché pour pouvoir converser avec les personnes se trouvant de l'autre côté. Les battements s'étaient tus, laissant place à un silence épais. Malgré la porte fermée, j'avais la vague impression qu'une odeur de pourriture se dégageait de l'extérieur. Peut être qu'une fuite d'eaux usées avait contraint les gérants du centre commerciale à évacuer clients et commerçants ?
 
Si ma mère était là , elle aurait déjà commencé à me -se- rassurer, m'assurant que, oui mon chéri, on allait bientôt me sortir de là. Je n'avais rien entendu de tel, je n'avais rien entendu tout court. J'ouvrai la bouche pour parler, demander des précisions et connaître l'identité de ce visiteur.

Un grognement.

Une vibration gutturale, arrachée à une gorge emplâtrée. Un bruit d'outre-tombe. Je reculai brusquement et heurtai le comptoir. Le vieux tiroir-caisse s'ouvrit avec un tintement malfaisant. La créature grogna une nouvelle fois je dis « créature » car ce son n'avait rien d'humain. Et le volet métallique se remit à trembler et à résonner sous les coups. Je restai prostré sous les brochures vantant la sortie du nouveau thriller de l'été, « une plongée en enfer qui vous tiendra en haleine ». L'enfer, j'y étais, et mon souffle horrifié s'ajoutait au rythme infernal du martèlement sur le métal et aux grondements bestiaux. Une peur déraisonnable m'emplissait et me paralysait, comme cette terreur ancestrale véhiculée par les hurlements de loups. Mon cerveau aurait voulu tenter de communiquer, de barricader l'entrée, de me réfugier dans la réserve, de chercher une improbable issue de secours, … Mais l'action m'était interdite, j'étais emprisonné dans le carcan absurde de l'effroi.
 
Sous les chocs répétés, une latte de fer fini par se détacher du rideau. Et là, mes pupilles écartelées eurent une vision d'horreur.